Southwind_E01 – 13. 12. 2020

Après une halte le temps d'un week-end, d'abord à West Alton, Missouri, puis Alton, Illinois, nous traversons enfin la dernière écluse et pénétrons le Lower Mississippi, la partie la plus sauvage et la plus inconnue de notre voyage.

Avant cela, nous achevions une navigation depuis Hambourg Illinois qui c'était plutôt bien déroulée, nous avions même fait une halte pour aller à la rencontre d'un fermier qui allait nous fournir du maïs de cet état. C'était le père d'un autre fermier que nous avions rencontré plus tôt dans le Wisconsin, celui-ci disait qu'il avait préféré s'installer là plutôt que plus bas où se trouvait son père, car pour lui, la rivière y était trop polluée. Le père était ouvertement intéressé davantage par la capacité de son terrain à produire du maïs plutôt qu'à des questions environnementales. Paradoxe marquant, il se présentait comme un homme de la terre, au bon sens paysan, qui prend soin de son exploitation pour ne pas nuire à la nature et, accessoirement, lui garantir une rentabilité constante. Sa solution, ce sont les OGM. Un long débat sur les vertus et les méfaits de cette technique nous a animé un long moment, sans être capable de répondre clairement.

Encore remués par cette discussion qui venait bouleverser nos certitudes, nous apercevons la marina de West Alton sur la rive du Missouri. J'avais appelé plus tôt dans la semaine pour savoir si nous pouvions nous y arrêter pour deux nuits, le capitaine m'avait dit que si je payais cash, il n'y aurait pas de problème. Il me dit également que le soir de notre arrivée le port organise une petite fête, elle aurait dû avoir lieu plus tôt dans la saison, mais compte tenu de la crue extraordinaire elle avait dû être reportée. Nous y serons les bienvenus, si nous payons cash.

Soleil couchant, chaudière à bout de course, nous pénétrons sans encombre aidés par notre nouveau moteur thermique dans l'anse de la marina. Nous trouvons une place au milieu d'une dizaine de bateaux sinistrés par la montée des eaux, nous apprendrons qu'il s'agit des bateaux qui n'étaient pas assurés et dont on n'est pas certain que les propriétaires viennent les récupérer, un spectacle désolant.

Nous posons le pied à terre et nous nous dirigeons vers ce qui semble être la capitainerie, il n'y a personne alors nous faisons un petit tour du propriétaire. Quelques minutes plus tard, notre équipe de tournage nous rejoint, puis un petit groupe de personnes finit par arriver et s'active autour d'une piscine vide pour organiser la petite fête. Le capitaine vient à ma rencontre, cheveux et barbe à la teinture récente, paire de chaussures de sport neuves, on sent qu'il s'est mis sur son 31 pour la soirée. J'échappe aux questions traditionnelles : d'où êtes-vous ? Où allez-vous ? pour évoquer directement le moment où je souhaitais régulariser la location de la place du bateau. Après m'être fait délester de 80 dollars, je demande où sont les toilettes et la douche, c'était pour cette raison que nous avions décidé de nous arrêter ici, cela faisait déjà plusieurs jours que nous n'avions pas eu ces éléments de confort à notre disposition.

Malheureusement, non, il n'y a ni l'un ni l'autre. La crue a tout endommagé, la totalité de la plomberie est hors d'usage, d'où la piscine vide.

C'est un peu contrarié, et particulièrement sale, que nous retrouvons les gens venus faire la fête. Nous nous dirigeons vers un kiosque où un homme nous propose une bière que nous acceptons avec enthousiasme. Rapidement, nous oublions nos contrariétés et faisons la connaissance de quelques-uns des occupants du port, ils nous racontent tour à tour ce qui les lie à ce fleuve si particulier. L'un d'eux nous dit qu'il existe une autre Marina, juste en face, qui est entièrement sur flotteur, elle n'a pas été impactée par la crue et nous y trouverons des sanitaires. C'est décidé le lendemain matin nous irons y faire un tour et nous reviendrons ensuite. Je ne sais pas si c'est cette perspective ou les bières consommées, mais nous passons une soirée particulièrement agréable écoutant et partageant des anecdotes de marins d'eau douce.

Comme convenu au petit matin, nous partons vers Alton, à peine avons-nous commencé à traverser le fleuve que nous comprenons qu'il serait impossible de revenir sur nos pas. Le courant est colossal et malgré la faible distance que nous aurions à parcourir, c'est foutu d'avance. Tant pis pour notre place prépayée ... Notre chagrin a vite disparu lorsque nous nous amarrons sur le quai d’honneur d'Alton. Tout ici est accueillant, il y a de la pelouse, une petite boutique, des toilettes, des douches, une machine à laver et ... un jacuzzi. J'y passerai les prochaines 24 heures, même si la température est largement au-dessus des 50 degrés, quasi insupportable. Mark lui passera son temps à son bureau : à proximité immédiate de mon jacuzzi, il installe une table et une chaise en plastique, un parasol, une prise électrique et un accès Wi-Fi. Le luxe absolu. Nous savourons ces quelques heures, car elles nous permettent d'oublier les nombreux moments où nous préférions nous éloigner des villes pour aller s'isoler sur de petites îles où nous nous sentions à l'abri. Depuis quelques semaines, le contexte social était notre crainte à chacune de nos haltes, toutes ces villes, ces bourgades dévastées par la crue et les années de récession avaient créé une population marginale, laissée pour compte, toxicomanes, sans abri, sans emploi pour qui la voie de la délinquance était difficilement évitable. Un constat amer que je faisais les fesses dans de l'eau bouillante.

Nous décidons même de rester un jour de plus pour régler quelques problèmes techniques sur notre roue à aube qui était durement sollicitée ces derniers jours. Nous nous préparons également pour traverser Saint-Louis et voir son arche communément considérée comme le repère marquant la moitié du fleuve et donc de notre voyage. C'est aussi la limite entre le Upper Mississippi et le Lower Mississippi, entre la partie récréationnelle du nord et la partie plus industrielle du sud, entre la partie régulée par les 27 écluses et la partie au cours sauvage, la limite entre les États du Nord et les États du Sud. C'est un tout autre fleuve que nous nous apprêtons à naviguer et nous voulons être prêts.

Ce n'est qu’après être ressorti de la dernière écluse restée bloquée plusieurs heures à cause d'un problème électrique que nous faisons notre entrée dans un Saint-Louis sous un soleil de plomb. Nous n'avons pas vraiment eu le temps de profiter de notre passage devant le monument artificiel le plus haut du pays, car la houle nous ballotte violemment et menace notre frêle embarcation. Le trafic est intense tout comme cette « marche » surréaliste au milieu du fleuve que nous descendons d'un seul trait, les conditions sont vraiment dangereuses, nous sommes pressés de quitter cet endroit. Quelques heures plus tard, nous arrivons à bout de forces à Hoppie Marina, l'avant-dernière marina avant la Nouvelle-Orléans située à plus de 1300 kilomètres.

En guise de port, nous ne trouvons qu'une barge-plateforme à moitié coulée, le reste a été emporté. Profitant d'un puissant contre-courant, nous arrivons à notre grande surprise à nous amarrer sans fracas. Sonnés par notre navigation tumultueuse, nous nous approchons d'un garage décrépi où deux hommes bricolent le moteur d'un vieux pick-up. Plus cinématographique, tu meurs.

L'un d'entre eux se présente comme le beau-fils du propriétaire. Il nous dit que c'est impossible de s’arrêter ici, que la marina est complète. Pourtant, nous sommes les seuls et nous n'avons pas vu un seul bateau de plaisance naviguer depuis une dizaine de jours. Face à notre persévérance, il finit par passer un coup de fil à son beau-père qui donnera le feu vert pour une nuit. Nous n'aurons même pas à payer malgré notre insistance.

L'ambiance se réchauffe enfin, nous échangeons des banalités, il nous présente son chien et nous prête même quelques outils.

La nuit tombe de plus en plus vite dans le sud, épuisés nous nous écroulons sur nos bannettes humides, les pieds contre la chaudière encore brûlante.

Saint-Louis, c'était la première ville où, lorsque nous préparions notre projet deux ans auparavant, nous avons assisté à notre premier concert du rock aux accents psychédélique, la première ville où des inconnus nous ont offert un verre, notre premier verre de moonshine. À la dégustation de cet alcool, Mark et moi nous nous sommes regardés du coin de l'œil et nous nous sommes dit « merde, mais c'est dégueulasse ! » et nous allions passer de long mois à boire et à apprendre le plus possible de ce whisky sans âge et sans saveur ! Génial.

Pourtant, nous avions décidé de produire cet alcool justement parce qu’il était modeste, c'était l'opposé de notre précédent projet Hogshead 733 où du single malt écossais avait vieilli dans des fûts produits à partir du bois de notre voilier de 1941. Le résultat avait été un whisky extrêmement noble et nous voulions faire l'inverse, un complément conceptuel pour notre dérive dans le monde du whisky.

Le moonshine, c'est aussi l'alcool de la prohibition produit à partir de maïs autrefois essentiellement utilisé pour nourrir la jeune nation coloniale Américaine. Il sert aujourd'hui principalement à produire de l'éthanol, substitut synthétique au pétrole.

Lorsque la prohibition paralysait les États-Unis, beaucoup de fermiers produisaient déjà de l'éthanol à partir de maïs, non pas pour faire tourner les moteurs à explosion du pays, mais plutôt pour étancher la soif du peuple en distillant au clair de lune cette céréale abondante et produire du moonshine.

La création de cette boisson totalement illégale engendra l'émergence d'une économie parallèle gérée d'une main de fer par la mafia. Al Capone et ses alter ego bâtirent des empires et des fortunes sur le recel de cet alcool de contrebande. Le crime s'organisa, le pays entier vivant alors au rythme des rivalités entre gangs et des descentes de police.

Afin d'écouler leurs marchandises, les truands créèrent un réseau de clubs clandestin qu'ils approvisionnaient en moonshine. Pour divertir et fidéliser leur clientèle des musiciens étaient invités à jouer ce qu'ils voulaient. C'est dans ce contexte prohibé et imbibé de gnôle que s'accéléra le développement du blues au sud et du jazz au nord. Plus tard, ce sera le tour du rock’n’roll de voir le jour au centre. Trois courants musicaux indissociables de l'histoire Américaine dont bon nombre de sous-courants dépendent encore directement aujourd'hui.