Southwind_E01 – 31. 12. 2020

Nous partions de Memphis l'esprit encore plus embrouillé qu'à notre arrivée. Les rencontres successives avec le « kid » puis « Scooter » ne nous avaient pas aidé à nous faire une opinion sur l'état des choses.

Notre séjour a été entrecoupé d'une nuit à Clarksdale où nous nous sommes rendus pour visiter le musée du Blues, assister à des concerts et prendre le pouls de la ville.

Nous nous étions déjà rendus là-bas à plusieurs reprises pendant la préparation de notre projet. C'est la ville où Robert Johnson a vendu son âme au diable au célèbre Devil’s Crossroads et c'est aussi le seul endroit où nous avons bu un bon expresso.

C'était pour nous la quintessence de l'esprit du Blues, en réalité nous avons simplement retrouvé une ville pauvre de plus dont la vie est ponctuée par l'afflux de touristes le temps d'un festival de musique.

À chacun de nos séjours, nous allions dans une sorte de restaurant qui avait tout de clandestin. Là, vous y trouviez des pièces de viande grillées et de la bière.

Cet endroit nous semblait à chacune de nos visites encore plus étrange. Pour y accéder vous poussiez la porte d'entrée directement depuis la rue et vous entriez dans un salon, moquette marronne au sol et sur les murs, du mobilier de jardin qui côtoie un canapé d'un autre temps où une grand-mère a les yeux vissés sur l'écran de télé placé face à elle. Son mari, installé sur une chaise à quelques pas, sirote une bière les yeux dans le vide, replaçant par instants sa casquette. Cette vision vous laissait la sensation de rentrer chez des gens sans être vu.

Vient vers nous une jeune femme, cheveux en partie décolorés, les ongles à la manucure expérimentale, legging fluo exacerbant ses quelques kilos en trop, t-shirt XXL, que voulez-vous boire ?

Nous nous installons sur le mobilier de jardin, à côté d'une table où des hommes jouent au poker.

Deux bières arrivent, suivies de haricots rouges, purée de pommes de terre et de poulet grillés.

Dans cette pièce de 30 m², il y a la grand-mère installée sur son canapé, son mari, la table des joueurs de poker, la jeune femme qui sert et son jeune frère. Tous sont blancs.

Les plats arrivent par un passe-plat découpé dans une porte située au fond de cette pièce. Je demande si je peux utiliser leurs toilettes, la jeune femme m'indique qu'il faut passer par cette porte, la porte des plats. Là, je tombe sur une cuisine grande comme le salon, un homme est au fourneau quand un autre prépare des travers de porc dans un évier, deux autres sont là aussi et discutent. Tous sont noirs.

Comme un miroir à deux reflets, l'un blanc, l'autre noir, séparés par des toilettes et un passe-plat.

Je rentre dans la cuisine, il y a une planche, des éviers, un congélateur, un frigo, une table à repasser. J'entame la discussion avec celui qui prépare les ribs, je lui demande quelle est sa recette, essaye d'échanger des banalités pour lui poser ensuite les questions qui me brûlent les lèvres. Pourtant, malgré la sympathie de ce jeune homme, notre conversation est restée stérile. Impossible d'en savoir plus, j'étais du mauvais côté du passe-plat et on me le faisait ressentir.

Nous sommes ensuite allés chez Red's, haut lieux du blues à Clarksdale, là aussi les mêmes clivages immuables : les noirs jouent de la musique et servent des bières, les blancs dansent et boivent. Aucune exception, aucune.

De retour sur notre bateau, nous mettons le cap vers Greenville où, semble-t-il, se trouve une marina au fond d'un fjord. Là-bas, nous tombons à nouveau sur un port à moitié détruit par la dernière crue, seul un bâtiment en préfabriqué posé en urgence se tient près des pontons parsemés de quelques bateaux. Il s'agit de bateaux-pontons ou de bateaux logement, rien d'intermédiaire. Le temps est maussade, un peu menaçant. Il fait humide et le soleil perce parfois l'épaisse couche nuageuse pour nous brûler.

L'équipe de tournage nous rejoint avec une nouvelle voiture de location, la dernière ayant été accidentée suite à une erreur de changement de vitesse de leur part. Cet incident vient s'ajouter à la tension ambiante. Il est vrai que notre parcours devenait monotone depuis quelque temps. Est-ce pour cela ou pour une autre raison qui m'échappe que notre équipe de tournage se démotivait ? En tout cas, cela devenait difficile de gérer en plus du reste du voyage. L'assistant pourtant en charge de la prise de son a même tout simplement arrêté de le faire. Les yeux rivés sur son téléphone. Tinder et Instagram étaient devenus plus importants pour eux que les soucis organisationnels ou artistiques.

Leur nouvelle voiture était noire, nous l'avons prise pour nous rendre au centre-ville, y partager un repas, et même assister à un concert où l'ambiance était malgré tout fraternelle. Ils nous ont déposés ensuite à la marina avant de reprendre la route vers leur Airbnb.

En rejoignant Southwind nous passons devant un bateau où j'avais remarqué un panneau sur son pare-brise indiquant « en cas de nécessité pour me joindre, appelez le ... » suivit d'un numéro de téléphone. Les fenêtres du bateau étaient obturées de l'intérieur par d’épais rideaux qui ne laissaient passer rien d'autre que les aboiements de deux ou trois chiens.

Je décide d’appeler pour essayer de rentrer en contact avec la capitainerie et régulariser notre séjour en payant, si besoin, notre place à quai.

Au bout du fil, un homme me répond, mais ne me donne que très peu d'informations, le lendemain en repassant devant son bateau nous le rencontrons, c'est dimanche, il organise un barbecue avec sa femme et des voisins. Spontanément, nous engageons une conversation, nous lui expliquons notre projet, il finit par nous dire qu'il travaille pour une exploitation de maïs et qu'il est prêt à nous y accompagner. Le rendez-vous est pris.

Mark et moi allons à pied en ville descendre quelques bières, satisfaits de notre efficacité et de notre rendez-vous.

Nous passons devant un énorme bâtiment sur pilotis en partie sur l'eau. Le fleuve est environ dix mètres en contrebas, ce qui permet de visualiser jusqu'où il peut monter. C'est un Casino, à l'intérieur tout est étincelant, du sol au plafond, climatisation à fond et fenêtres absentes, tout est fait pour que vous y restiez sans voir le temps et votre argent filer. La salle est bondée d'une clientèle pauvre voire très pauvre. Certains sont en ayons d'autres visiblement drogués.

Nous échangeons quelques mots avec un gardien qui nous explique que les aides mensuelles ont été versées et que c'est une grosse journée, chacun vient tenter sa chance jusqu'au dernier sou.

En nous couchant nous trouvons sur nos bannettes deux fioles, sur chacune d'elles est inscrit au feutre sur du scotch une date différente. C'est du moonshine que l'un des invités du barbecue est allé chercher chez lui et nous a déposé en cadeau. C'est le premier moonshine illégal que nous boirons, la légende dit qu'il ne faut boire que celui que vous produisez au risque de finir aveugle ou pire.

Mais qu'importe, cette attention nous touche, encore plus particulièrement depuis que ces derniers jours la violence du gouffre séparant les communautés nous écrase.

Au petit matin, nous sommes déjà devant le pick-up du voisin lorsqu'il arrive, t-shirt, short, casquette, Crocks. Son chien prend place entre les deux sièges de devant, Mark passe derrière, moi à la place du mort. Nous nous arrêtons après quelques minutes faire le plein de son véhicule, nous en profitons pour prendre du café et des bricoles à grignoter. Il nous demande de rester dans la voiture le temps qu'il aille payer, à son retour, il nous dit qu'il ne faut jamais laisser une voiture ouverte, que les gens sont prêts à tout pour voler des choses même inimaginables, pour deux dollars, on peut vous tuer ici.

Votre vie vaut deux dollars.

Il nous dépeint ensuite la ville, comment en quelques années tout le monde a perdu son emploi, sa maison, ses repères. L'arrivée de la méthamphétamine, cette drogue bon marché extrêmement addictive qui est venu concurrencer le crack et l’héroïne. Il nous explique comment lui-même s'est retrouvé à vivre sur un bateau, c'est la dernière chose qu'il a pu se payer, il ne voulait pas être dans un mobil-home au milieu de junkies, à la marina il estime être un peu à l'écart du tumulte.

Je remarque une blessure sur son bras gauche, une balle lui a traversé la main, l'os du bras a détourné sa course et est ressortie par là, évitant sa tête de quelques centimètres. C'est le mari de sa maîtresse qui lui a tiré dessus il y a quelques années, lorsque je lui ai demandé s’il savait que sa maîtresse était mariée il m'a répondu « … »

Déjà, plus d'une heure que nous roulons dans la Delta du Mississippi, il nous explique qu'il y avait des tumulus construits par les Natifs Américains visibles depuis la route, mais que les autorités ont plantés des arbres afin de les faire disparaître. Ces tumulus servaient aux peuples installés ici de se mettre à l'abri en cas de crue. Il nous explique ensuite les privilèges dont disposent les descendants de ces tribus dans leurs réserves : primes, absence d’impôts, autorisation de vente d'alcool et de tabac. À l'entendre leur condition est préférable à son quotidien.

Nous arrivons enfin aux pieds de silos où du maïs est rependu sur le sol, il nous fait signe de venir en ramasser la quantité dont nous avons besoin, quelques instants plus tard nous repartons dans son pick-up, le chien toujours installé entre les deux passagers.